Le ferroutage : une erreur de première classe.

Ces temps-ci, on ne parle que du ferroutage, comme remède à l'encombrement des routes par les camions. En réalité, ce mode de transport est complètement illogique et contre-productif. Il suffit de se pencher cinq minutes sur la question, pour s'en apercevoir. Le ferroutage, c'est l'utilisation de deux modes de transport de surcroît très lourds, pour une seule charge. Que diriez-vous de quelqu'un qui après avoir chargé ses courses dans le coffre de sa voiture, monterait celle-ci sur la plate-forme d'un camion et ferait l'opération inverse, une fois arrivé chez lui ? Dans le cas du ferroutage, le poids mort (poids du matériel ferroviaire roulant et du camion) est de 2,8 tonnes pour 1 tonne de marchandise transportée. Le transport par conteneurs ne nécessite qu'un poids mort d'1 tonne environ, pour 1 tonne de marchandise transportée. Comme on dit familièrement :« y a pas photo ».

Résumons-nous. En gros, le ferroutage prend deux fois plus de place et consomme deux fois plus d'énergie que le transport par conteneurs. Ce dernier mode de transport est donc bien plus avantageux. Il existe aujourd'hui, des instruments de levage montés sur roues qui vous prennent un conteneur, comme un fétu de paille, sur le train et vous le place en deux minutes sur la plate-forme d'un camion conçue à cet effet et vice versa. Il existe aussi de grands portiques qui permettent de charger très facilement des conteneurs de toutes dimensions sur des trains, sur des péniches ou sur des bateaux. Une fois le conteneur chargé, il va filer beaucoup plus vite vers sa destination que le camion. Le camion posé sur le train ira à la même vitesse, mais son chargement et son déchargement seront beaucoup plus longs. En plus, il faut prévoir un wagon pour les chauffeurs. Vu le gaspillage d'énergie dont il a été question plus haut, ce n'est pas une solution, c'est un pis-aller.

Au delà d'une distance de 400 km, 80% de marchandises qui « prennent et occupent» actuellement la route, pourraient être transférées sur le train dans des conteneurs qui existent en différentes dimensions et même en version frigorifique : c'est tout dire. Avec ce système, les camions qui prendraient le relais du train, opéreraient dans un rayon de 200 km maximum. En outre, un conteneur peut rassembler plusieurs commandes que le routier livrera, en organisant son circuit dans ce but. Bien entendu, il restera toujours des marchandises qui nécessiteront un transport routier, du départ à l'arrivée. Mais ces cas sont peu nombreux.

Imaginez un peu que ce « miracle » se réalise. Les nuisances chimiques, auditives causés par ces milliers de poids lourds qui font la navette d'un bout à l'autre de l'Europe, seraient largement atténuées pour le plus grand bonheur de millions de riverains et des contribuables que nous sommes, car cette grande vadrouille nous coûte cher. Presque partout, la circulation routière redeviendrait plus aisée. Quand je prends la radio vers 6-7 heures du matin, le journaliste annonce, presque tous les jours, qu'un ou plusieurs poids-lourds se sont couchés en travers de la route et bloque toute la circulation. Vous imaginez le gaspillage de carburant. Merci pour la planète, mais aussi pour l'Economie. Les ralentissements et les bouchons coûtent des milliards d'euros aux Entreprises et font donc baisser leur compétitivité. Les plates-formes de transport combiné qui existent déjà, deviendraient fort rentables. Or, la SNCF est « en train » fermer la plupart d'entre elles, sous prétexte qu'elles sont sous-utilisées. C'est le monde à l'envers. Mais on a tout fait pour en arriver là. Les responsabilités sont diverses et variées. Le pire est que certains syndicats prompts à déclencher une grève ne se rendent pas compte qu'ils font le jeu de ceux qui veulent nous imposer encore un surplus de camions, au mépris de la santé des êtres humains et des Finances Publiques.

Le transport combiné offre la même efficacité sur les fleuves et sur les mers. Mais là encore, nous sommes bien dans une société qui marche sur la tête. Jugez vous-mêmes : on va jusqu'à mettre des camions sur des bateaux, pour leur faire faire un petit bout de croisière en Méditerranée, alors qu'on transporterait beaucoup plus de marchandise avec des conteneurs. Autre avatar, le gouvernement fait agrandir le tunnel ferroviaire de Modane pour rendre possible le ferroutage classique, ce qui va coûter aux contribuables, la bagatelle de 85 millions d'euros. Au contraire, le transport par conteneurs permettrait le passage d'une très grande quantité de marchandises, sans qu'il soit nécessaire de dépenser 1 seul euro et avec une mise en ouvre relativement rapide et aisée.

En faisant transiter le maximum de marchandises dans des conteneurs, les dirigeants Européens permettraient aux vallées des Alpes ou des Pyrénées et aux zones urbanisées traversées par de grands axes routiers, de retrouver un peu de calme et de vivre dans un air moins pollué. Si en plus, on mettait fin à cette dérive de l'Economie européenne qui permet, à cause d'un système absurde de subventions, de transporter à des milliers de km, des produits qui pourraient être produits, transformés et commercialisés sur place, le trafic poids lourds baisserait encore d'un cran. En outre, il en résulterait d'énormes économies sur l'entretien des infrastructures qui n'auraient plus besoin d'être agrandies, au détriment des terres agricoles dont les surfaces diminuent de façon inquiétante, chaque année.

Il y aurait encore un autre avantage et de taille. Tout le monde sait que les camions sont les principaux vecteurs du trafic de drogue. Si leur nombre diminuait, ce trafic diminuerait en conséquence et le pourcentage de camions inspectés par les douanes serait beaucoup plus élevé. Ce serait tout bénéfice pour notre jeunesse dégoûtée par la vie de moins en moins supportable qu'on leur offre.

Pardon d'en rajouter encore une louche. Avec un baril de pétrole à 60 dollars, il serait peut-être temps de mettre fin au gaspillage de ce précieux liquide que nous consommons à raison de 94 millions de tonnes, chaque année. Le transport combiné ou multimodal offre à la société, une occasion rêvée d'entreprendre une grande révolution dans notre façon d'utiliser l'énergie.

Si cette réforme du transport de marchandise faisait l'objet d'un référendum, le OUI l'emporterait à 90%. C'est une évidence. Alors pourquoi nos dirigeants de droite comme de gauche persistent-ils dans cette aberration qu'est le ferroutage ? C'est très simple. Tout le monde sait que la situation économique est désastreuse. Mais plutôt que d'opter pour des réformes de fond, nos dirigeants continuent de privilégier des expédients capables de gonfler un peu le PIB. Le secteur qui s'y prête le mieux, c'est la mobilité sous toutes ses formes. Mettre plus de camions sur les routes, c'est augmenter le chiffre d'affaires des constructeurs de ce matériel, des marchands de pétrole et des constructeurs d'infrastructures. Cette caricature d'Economie n'en a plus pour longtemps, puisque le déficit de l'Etat a encore augmenté depuis le début de l'année 2005. Mais elle risque de nous faire encore beaucoup de mal, si nos dirigeants tardent à comprendre que l'hypertrophie de la mobilité nous éloigne toujours plus des vrais remèdes que nous pourrions apporter aux multiples problèmes qui minent la société.

EVRARD Michel. Membre de l'Association du Bas Chablais pour l'Environnement.